Poitiers, 30 décembre 2012

1 Jean 2:29-3:24

Chers frères et soeurs en Christ,

les fins d’année et les débuts d’année sont souvent le moment des bilans et des projets, des regards en arrière et des engagements, des regrets et des bonnes résolutions.

L’un des trois textes proposés pour aujourd’hui se prête assez bien à l’exercice. Les deux autres textes, la naissance et la dédicace de Samuel et la dédicace de Jésus se placent eux nettement dans le cadre des récits de l’enfance de Jésus. Nous quitterons donc aujourd’hui cette série de récits pour une réflexion sur notre vie personnelle.

Quand on se retourne sur sa propre vie, sur l’année écoulée, on a toujours tendance à le faire avec nos propres yeux, de notre propre point de vue. On regarde, on cherche ce qu’on aurait aimé faire, voulu faire, espéré faire, ce qu’on a lamentablement échoué de faire, ce qui est allé de travers, et les choses qu’on aurait surtout pas voulu faire, mais elles ont été faites.

Ce texte va essayer de nous sortir de notre propre regard, de nos propres critères, et nous fournir des critères pour regarder le passé et envisager l’avenir.

Notre coeur nous condamne-t-il ? Il le pourrait certainement. Cette même épître ne dit-elle pas à la fin de son premier chapitre : Si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous trompons nous-mêmes et la vérité n’est pas en nous.

Nous voyons donc ici présentés le péché, l’iniquité, l’ignorance, la haine, les oeuvres mauvaises du diable d’un côté, et la justice, l’amour, la connaissance, l’espérance, la vie et le commandement de l’autre.

Mais, ce qu’il nous faut comprendre avant tout, c’est que l’essentiel n’est que très partiellement dans ces notions. Il est beaucoup plus certainement dans la personne qui porte ce regard et ce jugement. “Si notre coeur nous condamne, Dieu est plus grand que notre coeur”.

“Si notre coeur nous condamne”. Quelqu’un se pense-t-il parfait à ce point ? Il se trompe. Simplement un petit peu d’honnêteté, et reconnaissons que nul n’est parfait, surtout pas nous, surtout pas moi. C’est d’ailleurs ce que nous disons ensemble chaque dimanche dans ce que nous appelons la liturgie, et qui simplement le rappel de l’évangile.

C’est alors qu’intervient la deuxième partie de la phrase : “Dieu est plus grand que notre coeur”. Est-ce que cela veut dire, que comme il sait tout, comme il nous connaît par coeur, il nous condamne d’autant plus ? Eh bien non, et cela aussi, nous le rappelons dimanche après dimanche en disant par exemple que Dieu ne veut pas la mort du pécheur mais qu’il se repente et qu’il vive.

Si notre péché, notre iniquité, c’est notre manque d’amour, sa justice, c’est son amour, son espérance, c’est le chemin de la vie.

Le chemin de la mort, l’épître y fait allusion en parlant de Caïn. Le signe de la justice, qui est attribuée ici à Abel est l’amour, alors que le signe de la mort, des oeuvres mauvaises, c’est la haine.

Celui qui hait son frère est un meurtrier, même s’il n’a tué personne. Mais nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, si nous aimons les frères. Passer de la mort à la vie, cela n’est possible que parce que Christ a donné sa vie pour nous. C’est ainsi que nous connaissons l’amour, cet amour que nous sommes appelés à vivre, jusqu’à donner à notre tour notre vie pour les frères. Donner sa vie, c’est aussi donner son âme, sa personne. Cela veut dire aussi que cette vie, que notre âme, notre personne, elle n’est plus pour nous, puisqu’elle a été rachetée, puisque nous sommes appelés enfants de Dieu.

Oui, mais voilà, Jean annonce aussi à ceux qu’ils appelle “petits enfants”, qu’il vont affronter la haine du monde. Ce qui en creux veut aussi dire : si le monde vous trouve parfaitement normal, il y doit y avoir comme un problème. Parce que le monde ne connaît pas Dieu, parce que le monde ne comprend pas comment fonctionne la justice de Dieu. Pire, parfois même il imagine ce qu’est cette justice et l’applique lui-même à sa façon.

Or, quelle peut bien être cette justice de Dieu, celle qui donne l’espérance ? C’est l’amour. Non pas l’amour dont l’objet finalement reste soi même, mais bien cet amour tourné vers l’autre, offert à l’autre. Cet amour ne peut pas être uniquement en paroles et en apparence, mais bien en action et en vérité. Il consiste à décentrer ses soucis, ses objectifs de soi même vers les autres, en obéissance au commandement d’amour de celui qui a donné sa vie par amour, de celui qui a permis de devenir enfant de Dieu. Si la semence de Dieu en nous a pu germer, si rien ne l’a étouffée, alors elle s’est développée en oeuvre de justice, d’amour, elle permet l’espérance et l’assurance.

Le don de sa vie, c’est aussi une autre façon de décrire ce décentrage, cette soumission à l’amour, ce passage vers une vie ouverte à d’autres horizons que ses propres horizons bien limités.

La pratique du péché, c’est la manifestation de cette limitation de l’action, des projets, à notre propre petite personne. De cela résulte la jalousie et la haine, la mort et l’iniquité.

La pratique de la justice, c’est la manifestation de cette libération, de cette espérance nouvelle qui trouve sa source dans l’amour dont le Père a témoigné, à la vie reçue, à la vie donnée, partagée, à la foi et à la connaissance des choses de l’Esprit.

Mais attention au piège subtil, qui consiste à vouloir pratiquer la justice tout en conservant le regard pointé vers soi-même. Si notre oeil intérieur ne regarde que sa propre âme, sa propre personne, il n’est pas alors prêt à la donner, à la partager.

Il faut porter son regard au-delà de sa propre personne. Et cela n’est possible que parce que le Christ a été capable de le faire. Cela n’est possible que parce que l’Esprit nous permet de comprendre cet amour de Dieu, nous permet d’être nés de Dieu, nous permet d’être appelés enfants de Dieu, nous permet de devenir enfants de Dieu.

La pureté ne s’obtient pas par l’obéissance, mais bien par l’espérance. Elle ne s’obtient pas par ce que chacun aura pu faire, accomplir, mais elle se reçoit, elle se saisit, par la foi.

Alors seulement, on peut considérer que celui qui demeure en Christ Jésus ne pratique plus le péché, mais pratique la justice, et donc qu’il est juste comme le Christ Jésus est juste. Parce que sa vie ne tourne plus autour de lui-même, mais bien à partir de l’amour de Dieu manifesté en Christ sa vie est dirigée vers les autres, vers les frères chrétiens et les autres hommes.

Mais une telle attitude est comme un bogue dans le programme du monde. Dans nos pays avec un passé de chrétienté, le décalage peut être peu apparent, mais c’est loin d’être la cas partout. Le monde n’aime pas être remis en cause dans son fonctionnement. Le monde n’aime pas que l’espérance, l’assurance, la justice, soient fondées en dehors de ses “valeurs” à lui, valeurs qui sont d’abord et avant tout celles de l’intérêt personnel de chacun, ou collectif du groupe comme entité, contre l’autre personne, contre l’autre groupe.

A l’aube d’une nouvelle année, rappelons-nous la question de Josué au peuple qui vient de s’installer en terre promise : Qui voulez-vous servir ?

Pour répondre à cette question permanente posée à l’humanité, à chaque homme, ce passage nous laisse une clé, un BA-ba, une leçon inaugurale : c’est ici son commandement !

C’est un commandement à deux éléments : croire au nom du Fils de Dieu, Jésus-Christ, et nous aimer les uns les autres.

Une liste de choses à faire ou à ne pas faire serait plus facile à cocher. Mais voilà, l’objectif n’est surtout pas de chercher à cocher telle ou telle check-list. Il s’agit de changer toute l’orientation d’une vie.

Vers où voulons-nous orienter notre vie à partir de l’année prochaine ? Poursuivre notre narcissisme, fût-il mû par un idéal chrétien, ou alors regarder à la fois vers les autres, les frères et les autres hommes, pour les aimer, et vers Jésus-Christ et Dieu le Père, qui nous ont montré cet amour et cette justice, la seule justice, celle qui se donne ?

Et même si, soyons réalistes, nous ne sommes pas toujours en mesure, malgré l’aide de l’Esprit, d’être parfaitement juste, aimant et croyant, nous savons que Dieu, lui, l’est parfaitement, juste, aimant et croyant, et qu’il est lui fidèle à ses promesses.

Alors avec espérance et assurance, allons de l’avant, pour, comme le disait Paul, courir vers le but, vers cet amour, vers cette justice, vers cette espérance, vers le salut de chacun et du monde.

Amen.

(Philippe Cousson)

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