Poitiers, 30 octobre 1994

Esaïe 49:8-13
Galates 2:16-20a
Jean 6:35-40

     Le 31 octobre 1517, un moine augustinien s'installa devant la porte principale de la chapelle du château de Wittemberg, en Saxe, et il y apposa une grande affiche, ses 95 thèses sur les indulgences, texte de protestation, parfois sarcastique. Son nom était Martin Luther, et cet événement marque le début de la Réforme Protestante.
     A cette époque, le pape Léon X construisait la basilique Saint-Pierre de Rome, et il avait besoin d'argent. Alors on vendait des indulgences. On en forçait aussi un peu l'acquisition. Acheter son salut, racheter des années de purgatoire, se ruiner pour cela, révoltait le moine Luther, qui venait de comprendre que Dieu justifiait gratuitement. Et voilà que dans sa région, un moine dominicain Tetzel arrivait et prêchait la vente des indulgences.
     Alors, Luther, professeur à l'université de Wittemberg, rassembla ses griefs et les exposa en 95 thèses, qu'il afficha donc à ce portail. Et ses idées se répandirent tellement vite qu'elles embrasèrent l'Europe, et nous sommes encore ici pour en témoigner, presque 480 ans plus tard.
     Or en ce jour, dernier dimanche d'octobre, où nous commémorons cet événement, les listes nous proposent ce texte de Galates, qui reprend ce qui fit la force de la Réforme, le salut par grâce.
     De quoi s'agit-il donc ? Le verset 16 nous le redit : l'homme n'est pas justifié par les oeuvres de la loi, mais par la foi en Christ Jésus. Ce message s'articule donc autour de quelques notions qu'il nous faut essayer de clarifier, la justification, les oeuvres de la loi, et la foi.
     Salut, justification, justice, juste. Juste, beaucoup d'hommes ont ce mot à la bouche : ce n'est pas juste ! Il ne mérite pas cela, ou bien : ce n'est pas juste, je ne mérite pas cela, qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu ? Ou encore : il a reçu ce qu'il a mérité, il y a une justice.
     Mais Paul nous explique que raisonner ainsi est faux. Ce raisonnement est vicié au départ. Qui est juste ? Qui est sans tache ? D'ailleurs Jésus lui-même l'a fait comprendre, il ne vient pas pour ceux qui se pensent justes. La justice de Dieu ne fonctionne pas comme un compteur-décompteur, qui inscrirait à notre compte-salut des points en plus ou en moins suivant que nous aurions été justes ou pas. Il n'y a pas de comptabilité de la justice.
     Mais alors, que veut dire Paul, quand il dit que nous sommes justifiés ? Il connaît la nature humaine, et sait, lui, que de toutes façons, s'il y avait compte, il serait défavorable, catastrophique !
     Parce que, si on regarde ce que Paul appelle les oeuvres de la loi, on s'aperçoit en effet qu'elles ne mènent qu'au désespoir, à moins d'être naïf ou infatué, à moins de ne rien voir ou de ne voir que son bon profil. Où peut conduire la logique des oeuvres de la loi, sinon à la mort ? Est-il possible de faire le bien par calcul, de le faire en y étant forcé ? Est-il possible d'ignorer que fondamentalement c'est le mal qui vient à l'esprit, qui vient à l'action, et que la loi nous révèle notre incapacité de faire le bien, véritablement, couramment. Que sont les résultats de nos actes, de nos pensées, de la plupart de nos actes, de la plupart de nos pensées ? Ce sont déchirures, blessures, mort. Et nous sommes aussi sur ce chemin de mort, si nous calculons encore avec les oeuvres de la loi. Sur un chemin de mort, de gaspillage, de vies gâchées, d'occasions perdues. Est-ce là la justice désirée ? Est-il possible de trouver ainsi le salut ? Il est absolument nécessaire de réaliser qu'un tel calcul ne peut jamais aboutir à un résultat positif. Il est absolument nécessaire de réaliser que la nature de l'homme, de l'homme naturel, quel qu'il soit, est de ne pas pouvoir faire le bien, vraiment, pleinement, mais de pouvoir facilement opérer des destructions, des refus, des malheurs. Et que de cet état là, on ne peut sortir seul, qu'on ne peut pas s'en sortir avec ses propres forces.
     C'est là qu'intervient la foi, la foi en Christ Jésus. La mort qui accompagne notre vie, la mort conséquence de notre non-vie, cette mort là, Jésus, le Christ venu vivre en homme, a accepté de la vivre, de la subir. La mort de Jésus sur la croix, c'est la conséquence de notre vie de mort. S'il est mort sur la croix, c'est pour nous arracher à notre logique de mort. Quand il dit que nous sommes crucifiés avec Christ, Paul nous dit la même chose. Cette graine de mort qu'est notre vie, il nous faut la terminer, il nous faut regarder à la croix, à cet homme qui se meurt, qui se meurt de notre mort. C'est notre mort qu'il est en train de vivre. Il a vécu notre vie, mais sans ce péché qui nous a si facilement et si souvent enveloppé, il a vécu notre vie sans semer la mort. Et maintenant, c'est notre mort qu'il vit, pour que nous puissions ensuite vivre de sa vie. Paul le dit plus loin, ce n'est plus moi qui vit, c'est Christ qui vit en moi. Le Christ est réssuscité. Il est vivant. Et nous aussi, si nous avons accepté de mourir à nous mêmes, si nous avons reconnu l'inanité de notre vie de mort, si nous nous sommes placés au bénéfice de cette grâce offerte, alors la logique de notre vie a totalement changé. Il n'existe plus de compteur. Il n'existe plus de calcul. Seule est là la foi. La foi en Christ. La vie ancienne est passée, finie, crucifiée avec Christ. La vie nouvelle est commencée. Il n'est plus question des oeuvres de la loi. Il n'est plus question de faire quelque chose pour gagner des bons points, et plus question d'éviter ce qui pourrait valoir des mauvais points. Si Christ vit en nous, si nous l'y invitons, alors il est question de regarder le monde autour de nous comme si lui le regardait. Il faut alors que nos yeux soient ses yeux, que nos oreilles soient ses oreilles, que notre voix soit sa voix, que nos mains soient ses mains. Les oeuvres de la foi n'ont rien à voir avec les oeuvres de la loi. Rassurez vous, nul n'est parfait. Ce n'est qu'un processus qui s'est enclenché. Attention au retour de notre nature. Parfois, le Christ, nous voulons le faire taire en nous. Parfois nous voulons l'enfermer. Mais attention à ne pas recommencer les calculs, à ne pas entrer à nouveau dans l'engrenage. Si nous revenons à lui, si nous l'invitons encore, il est fidèle et juste, lui, et il est là, à nouveau, à toujours, sans calculer.
     Attention à ne pas nous compter dès lors parmi les justes. Attention à ne pas nous mettre à penser que puisque nous l'accompagnons, nous méritons quelque chose. Nous ne faisons jamais que ce que nous devons faire. Peut-être que, à la fin, il nous dira : c'est bien, bon et fidèle serviteur, entre dans la joie de ton Maître. Mais cela ne doit jamais être le calcul. Il est là, parmi nous, en nous. Alors laissons-le agir. Laissons-le nous montrer où il nous attend, où il a besoin de nous, pour aider, soutenir, partager, soulager, parler, faire vivre autour de nous, apporter la vie, là où règnent l'égoïsme, l'abandon, la misère, la douleur, le silence et la mort.
     Alors donc, quoi dire, quoi te dire à toi, qui peut-être pense que venir ici le dimanche est bien, que cela te vaudra un bon point ? Quoi te dire à toi dont peut-être les bonnes actions sont connues, appréciées des voisins, des bénéficiaires, et l'espères-tu, appréciées aussi de Dieu, qui, crois-tu, les comptabilise ? Quoi te dire à toi, qui vient ici peu souvent, qui a sans doute autre chose de mieux à faire les autres dimanches matin ? Quoi te dire à toi, qui en ce jour pense comme certains de nos frères catholiques, à ses morts ? Quoi te dire à toi, qui en veut au monde entier, et à Dieu peut-être, d'être seul, oublié de tous, abandonné à ton triste sort ?
     A toi donc, qui que tu sois, je veux te dire que Jésus Christ est mort sur une croix romaine, qu'il est réssuscité comme l'ont attesté depuis des siècles les croyants, et qu'il te propose une révolution dans ta vie, un renversement des valeurs. Certains combattent pour des valeurs, mais il s'agit plus ici de celles ci. Il s'agit ici de la vie, de la vie nouvelle, de la vie éternelle déjà commencée. Celui qui croit en Jésus-Christ, celui qui croit en la grâce de Dieu, celui-là est mort à la loi, mort à la justice des comptables du bien et du mal. Il te faut pour cela reconnaître que si tu voulais compter, tu serais depuis longtemps sur les fichiers d'endettés, d'endettés jusqu'au cou, jusqu'au cou dans des faits de mort, et que jamais, jamais tu ne serais en mesure, qui que tu sois, de pouvoir relever la tête, sortir la tête. Il faut accepter de déposer ta vie, de solder ton compte en l'état au pied de la croix. Et alors, il t'acceptera, il t'invitera, il s'invitera dans ta vie, qui maintenant sera la vie, la vraie vie, la vie pour la vie. Alors cesse de compter. Cesse de te tourmenter pour ce qui ne va pas. Cesse de te glorifier de ce qui pourrait aller. Cesse de réclamer un sort meilleur. Abandonne tes prétentions. Abandonne ton auto-culpabilisation.
     Tourne toi vers lui, vers le Christ, les mains vides, le coeur ouvert. Il t'accueille, accueille-le.
     En repartant d'ici tout à l'heure, tu ne compteras plus, en plus ou en moins, tu chercheras où il t'attend, où il veut que tu sois à sa place, pour agir comme il l'aurait fait. Tu es à présent son amour ici. Non pas pour ce que tu es, ou pour ce que tu pourrais faire, mais pour ce que lui, il est en toi. Cette vie nouvelle, n'est en fait plus vraiment la tienne, plus uniquement la tienne.
     Tu pourras alors dire comme Paul : Je suis crucifié avec Christ. Ce n'est plus moi qui vit, c'est Christ qui vit en moi.

     Amen. Viens Seigneur Jésus.

(Philippe Cousson)

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