Poitiers, 2 octobre 2011

Esaïe 5:1-7
Matthieu 21:33-43

Nous voici face à des textes connus, bien connus, trop connus peut-être. Il vaut sans doute la peine d'y regarder de plus près.

Bien sûr, dans le récit que rapporte Matthieu, Jésus reprend cette image très connue de ses contemporains. Mais il fait bien plus que la reprendre. Il la modifie, et pas seulement dans les détails.

Il me semble important de réfléchir aux raisons qu'il y avait à garder certains éléments et à en modifier d'autres. Tout ceci n'est jamais du hasard.

Dans l'ensemble de la Révélation ainsi que dans la prédication des chrétiens, celui qui parle s'adresse à ses auditeurs et lecteurs avec des choses qu'ils peuvent comprendre, en s'appuyant sur des éléments qu'ils connaissent déjà, comme tout bon pédagogue. Et puis il marque des différences, des choses nouvelles. Il est donc important de remettre à leur place ces deux choses, celles qui servent de base, de terrain connu, et celles qui apportent la nouveauté, le coeur du message peut-être, en tous cas ce qu'il convient de noter convenablement.

Qu'est-ce qu'on retrouve donc ? Une vigne, une tour pour surveiller, une haie pour protéger, une cuve ou un pressoir et des fruits qui sont attendus. Pourquoi reprendre tant de détails ? Pour bien signaler qu'il s'agit du passage d'Esaïe auquel il est fait référence.

Mais il y a aussi des éléments qui ont disparu, la haie arrachée, la clôture ouverte, la vigne piétinée. Si on ajoute les éléments du psaume 80, il manque aussi les animaux qui s'installent dans l'ancienne vigne abandonnée.

D'où la première différence importante : la vigne n'est plus abandonnée.

Et puis Jésus place dans son récit des personnages : le maître de maison, qui remplace l'ami du début du passage d'Esaïe, les vignerons, que certains titres donnés au passage qualifient de "mauvais vignerons", les serviteurs ou esclaves que le maître envoie et puis le fils que les deux autres évangiles synoptiques qualifient de bien-aimé.

La vigne a changé de sens. Pour Esaïe, c'était le peuple aimé de Dieu, mais qui n'avait pas répondu à son attente. Dans les évangiles, la vigne ne semble plus avoir ce sens. Par contre, les contemporains, les chefs du peuple, ont tout de suite compris qui étaient les vignerons et les esclaves envoyés. C'est l'interprétation traditionnelle. Les prophètes de Dieu ont été maltraités, voire tués par les chefs du peuple. Sans doute aussi certains des scribes et pharisiens ont aussi entendu dans ce récit une prétention de Jésus à se présenter comme le fils, ce qui restait pour eux un blasphème insupportable.

Bien sûr tout ceci n'est pas dans le texte d'Esaïe.

Par contre il y a un autre élément commun qui change de sens : les fruits.

Pour Esaïe, là où on attendait des fruits excellents parce que le plant avait été choisi, le terrain bien préparé, le coteau fertile, on trouve en fait des fruits pourris, corrompus, qui empestent. Et Esaïe nous explique : là où le Seigneur, Dieu, attendait le droit et la justice, il a obtenu le crime et les cris. Le texte utilise une série de jeux de mots difficile à traduire avec à chaque fois une seule lettre de différence. Même Chouraqui ne l'a pas rendu.

Pour Matthieu, le fruit est toujours bon, puisque le maître veut récupérer sa part et que les vignerons ne le veulent pas. Ici, le problème, c'est justement que les vignerons veulent garder pour eux ce fruit et ne partager avec personne d'autre ce fruit de leur travail, mais aussi du travail d'un autre, de celui qui a planté et préparé.

Je ne m'attarderai pas plus sur les autres éléments et resterai sur les fruits pour voir ce qu'ils ont à nous dire aujourd'hui. Je ne m'attarderai pas non plus sur l'explication traditionnelle qui est loin d'épuiser ces textes.

Beaucoup de textes de notre Bible, Ancien et Nouveau Testament, mentionnent les fruits, directement ou indirectement. Que sont-ils ? Que sont ces fruits qu'il faut consommer chaque jour ? Ou plutôt d'ailleurs produire chaque jour ?

Il y a bien sûr cette définition donnée par l'épître aux Galates : le fruit de l'Esprit est amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi.

Mais le texte d'Esaïe nous laissait entendre aussi une définition : il s'agit du droit et de la justice, c'est à dire en fait l'essentiel du message des prophètes d'Israël.

L'épître aux Ephésiens réunit ces deux définitions : le fruit de la lumière consiste en toute sorte de bonté, de justice et de vérité. La deuxième aux Corinthiens parle d'augmenter les fruits de notre justice.

Le voilà donc le fruit attendu, attendu du peuple d'Israël, mais aussi attendu des membres de l'Eglise du Christ. Tous les dimanches, nous rappelons ce que le Seigneur attend de nous. Voici une traduction approximative de Jacques 3:18 qui nous présente ainsi ce que doit être la vie et le témoignage du chrétien : le fruit de la justice dans la paix est semé par ceux qui pratiquent la paix.

Mais, il y a une contradiction apparente que soulève Paul. La loi n'est pas ce qui est premier. Elle est libération et non obligation. Dans Romains 7, il écrit : Vous êtes mort à l'égard de la loi, par le corps de Christ, pour appartenir à un autre, à celui qui est ressuscité d'entre les morts, afin que nous portions des fruits pour Dieu. Ces fruits que nous portons ne sont pas ceux de notre effort, de notre obéissance, mais ceux de l'oeuvre de Christ. Jean insiste sur ce point dans le chapitre 15 de l'Evangile : Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais moi je vous ai choisis, et je vous ai établis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure.

Nous sommes donc aussi un peu la vigne, celle qui porte du fruit, non pas sur sa qualité propre, mais sur celle du maître de la vigne, de la qualité du cep, si nous sommes les sarments.

On trouve aussi dans ce texte, vers la fin, un mot très important, le kairos, le bon moment. Il est parfois traduit ici par saison, pour des fruits c'est logique. Mais c'est plus que ça. Le fruit doit paraître au bon moment, au moment opportun. Il ne suffit pas de produire du fruit, de justice, d'équité, de paix, de bonté, il faut le faire au moment où c'est utile. Il ne faut pas manquer les occasions de porter ce fruit de l'Esprit, de la justice, de manifester cet amour de Dieu qui nous fait vivre.

On peut aussi se demander quel est le sens de l'épisode, placé peu de temps avant notre parabole, où Jésus maudit un figuier qui n'avait pas de fruit pour lui. On ne sait pas si c'était la saison. On sait simplement que le figuier a séché sur la parole de Jésus. Quel peut bien être le sens spirituel de cet épisode ? Ce temps favorable, ce kairos, ne serait-il pas permanent ? A nous de nous en rendre compte. Portons-nous les fruits que nous sommes supposés porter ? Ou bien ne portons-nous que des feuilles ?

Pourtant ce même évangile de Matthieu, dans un autre passage, nous rapproche des versets d'Esaïe. Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits est coupé et jeté au feu.

Attention donc à ne pas ressembler à la vigne du récit d'Esaïe, celle qui produit des fruits puants, pourris. Ailleurs, Matthieu nous dit qu'on reconnaît l'arbre à son fruit, si le fruit est mauvais, l'arbre est mauvais, si le fruit est bon, l'arbre est bon.

Il serait donc possible de produire soit des fruits, des bons fruits ou des fruits pourris, ou bien rien que des feuilles ou alors rien du tout. Que chacun se regarde lui-même et demande à Dieu de comprendre les fruits qu'il attend au moment convenable, comme étant les fruits d'une vie portée par l'amour et la justice de Dieu, bien au delà de l'amour que nous pourrions porter nous mêmes ou de la justice que nous pourrions manifester nous mêmes.

Mais il reste encore un autre point important dans cette parabole, qui est absent du Chant de la Vigne d'Esaïe. Les vignerons ne veulent pas redonner au propriétaire de la vigne sa part des fruits. Ils refusent de partager ce qu'ils ont reçu et qui est aussi d'une certaine façon le résultat de leur travail.

Le texte de Matthieu insiste, il faut rendre les fruits récoltés. Il faut partager cette richesse. Il faut la gérer et rendre des comptes. Les bénédictions de Dieu ne sont pas pour notre propre bonheur et satisfaction uniquement. Elles sont données pour être transmises, rendues, vécues, témoignées, partagées. C'est d'ailleurs un des moyens que Dieu veut utiliser pour manifester au monde son amour et son salut par la grâce. Dieu nous demande d'être le relais de sa justice. Il ne nous demande pas de rendre la justice, mais de vivre la justice et la vérité par le pardon et la délivrance.

Comme dans une autre parabole, celle des talents, le maître de maison part en voyage. Il n'est plus là. Il n'agit plus directement. Il nous laisse la main. Nous avons les instructions, le mode d'emploi. Mais en plus, même absent, il reste présent. Même au loin, il nous accompagne.

Notre Seigneur nous rappelle encore aujourd'hui que le salut qu'il nous a offert gratuitement doit être partagé, redistribué, diffusé, qu'il nous faut porter les fruits de la justice et de la vérité, non pas en regardant vers nous mêmes pour nous demander si nous portons du fruit, si notre fruit est bon, mais en regardant autour de nous pour pouvoir répandre ces fruits et leur odeur, et leur goût, en espérant que d'autres à leur tour pourrons y goûter et par la suite prendre aussi leur part dans la diffusion de l'Evangile.

Amen.

(Philippe Cousson)

Retour